Le mystère de la fructification de la truffe

Peut-on l'expliquer ?

(seconde partie)                                 Par Aimé Richaud

 

Concernant la germination des spores

Les spores de certains champignons germent facilement, notamment Psaliota bispora (champignon de Paris) pour n’en citer qu’un. Celles de notre melanosporum sont plus réfractaires.
Il est très difficile, voire impossible, de les faire germer en abondance, même au laboratoire. Mais suite à une période de dormance dans des conditions pouvant être extrêmes (température, pression…), la germination d’une seule spore donne naissance à un mycélium haploïde, c’est-à-dire que les noyaux ne contiennent que la moitié des chromosomes (éléments microscopiques constitués de molécules d’ADN, nécessaires à la vie).
Des recherches récentes montrent que ces filaments, appelés quelquefois primaires, peuvent parfaitement donner naissance à des mycorhizes (éléments qui associent les racines au champignon). Celles-ci peuvent induire un mycélium végétatif, apte à produire des « brûlés », mais considéré comme stérile.

Il est important d’indiquer, à ce stade, que des fragments de truffes immatures, donc dépourvues de spores, utilisés pour l’inoculation des plantules, peuvent également engendrer, dans des conditions favorables, un mycélium capable lui aussi de former des mycorhizes, mais que celles-ci sont incapables de conduire à des fructifications.
Il est donc tout à fait vraisemblable que nous plantons certains arbres, parfaitement bien mycorhizés et contrôlés, qui sont capables de produire un mycélium qui induira un brûlé, mais qui ne produiront jamais de truffes, sauf exceptionnellement lorsque toutes les conditions favorables sont réunies.

Quelles sont les conditions de fructification ?

 

La littérature scientifique est formelle. D’un point de vue strictement botanique, il semble nécessaire et indispensable que les mycorhizes installées sur le système racinaire de l’arbre hôte soient générées par un mycélium, appelé quelquefois secondaire, issu de la fusion de deux filaments primaires de polarité différente, peut-être issus de spores différentes, qui auront bien voulu germer, et non d’un mycélium développé à partir de la gléba d’une truffe, même mûre.
Les conditions ci-dessus, extrêmement difficiles, voire impossibles à réaliser et à observer en laboratoire, ne peuvent être dans la nature, quoique bien faite, le fruit d’un hasard extraordinaire. Encore faudra-t-il que ce mycélium fertile trouve de la place sur un système racinaire réceptif, dont les extrémités ne sont pas encore colonisées par des mycorhizes stériles ou par celles d’autres champignons compétiteurs.
Il y aurait donc, probablement, deux sortes de spores, peut-être deux sortes de mycorhizes. Mais en tout cas deux sortes de filaments mycéliens capables de générer des fructifications. Ce processus, généralement admis pour les ascomycètes, est peut-être encore plus complexe pour Tuber melanosporum.

Lorsqu’on examine les problèmes parfois rencontrés en trufficulture, si on leur applique l'hypothèse ci-dessus, on s’explique un peu mieux les raisons des situations de réussite, de difficulté, voire d’échec.

Tentatives de la recherche

La littérature et en particulier les publications de Michel Kulifaj (Université Paul Sabatier à Toulouse), 1984 et 1994, font état d’importantes investigations mises en œuvre dans le but de provoquer la germination de spores et aussi de cultiver du mycélium capable de fructifier.
Mais la discussion fait apparaître que : « La germination des spores nécessite l’intervention d’un ou plusieurs facteurs dont la nature demeure encore indéterminée. Il est possible que les petits mammifères, les insectes, la flore microbienne du sol […] jouent un rôle important... »
Les conclusions précisent : « Aucune germination monoascosporique n’a pu être observée […] aucun primordium n’a été obtenu […] les cultures mycéliennes ne fructifient pas. »
Il est même à présent démontré que la gléba des truffes immatures, donc ne possédant pas encore des spores susceptibles de germer, développe aussi ce mycélium stérile plus facilement.

Remarque 

Autrefois, l’inoculation des plantules se faisait à partir de belles truffes, choisies mûres, qui apportaient dans le substrat un très grand nombre de spores, aptes à germer dans des conditions favorables et stimulées, dans le substrat ou dans le sol, par des facteurs qui restent à ce jour inconnus. Ces conditions, aujourd’hui très différentes, expliquent peut-être un nombre de plants producteurs nettement moins élevé, dans certains cas.
J’ai toujours entendu dire dans mon jeune âge, et quelquefois lu, que c’est la nature qu’il faut observer.
On sait que les spores de melanosporum sont protégées par une carapace coriace qui leur permet de résister aux épreuves du temps ; pourtant il faut bien qu’elles germent un jour !
Cela est peut-être plus facile, une fois dévorées, ingérées et digérées par les hommes ou les animaux, qui se trouvent dans le sol ou qui creusent (larves de mouches, liodès, collembolles, oribates, rats, lapins, etc.). Les sucs intestinaux peuvent corroder la carapace, la fragiliser et faciliter ainsi la germination ; par analogie avec les graines de gui, qui germent sur les branches dans les excréments des oiseaux.
Pourtant les traitements importants et complexes décrits dans les publication de Michel Kulifaj n’ont pas permis d’aboutir. L’hélicase, contenue dans la bave d’escargot, qui est une enzyme capable d’accélérer les réactions chimiques, se comportant comme une clé pour le déroulement de l’ADN, n’a pas été efficace non plus.
Il est vraisemblable qu’une combinaison complexe de plusieurs conditions naturelles favorables réunies soit nécessaire et indispensable pour permettre, stimuler et déclencher leur germination.

Que faire ?

La recherche en mycologie en France est déjà pauvre. Pour la truffe noble encore plus.
Il est vraisemblable que la solution au problème du « réveil de la dormance » permettant la germination abondante des spores, propres pour la production d’un mycélium capable d’engendrer des mycorhizes fertiles, sera trouvée. Mais bien malin qui peut dire quand et comment.
Ce qui est certain, c’est que des chercheurs dans le monde sont sur le problème. Et, comme le dit très justement Jean Demerson, il serait dommage que l’avenir de notre trufficulture dépende de brevets étrangers.

Je ne serais pas surpris que le colloque international de Spoleto, fin novembre 2008, soit un tournant très significatif de l’avancée de la recherche sur ce domaine dans le monde.

Si la multiplication végétative d’un mycélium prélevé sur un arbre producteur, donc fertile, était possible, cella permettrait peut-être d’inoculer des plantules en quantités intéressantes ; ce qui devrait théoriquement conduire, toutes conditions favorables réunies par ailleurs, à voir se développer des truffes dans le substrat des conteneurs que nous achetons.
C’est déjà le cas pour les champignons à mycélium homothallique (reproduction sexuée possible sur un seul thalle, qui est un filament ramifié constituant l’appareil végétatif), pour preuve les champignons domestiqués par les pépinières Robin sur les résineux, dont Laccaria lacatta et Lactarius deliciosus et sanguifluus.
Mesdames et Messieurs les chercheurs… physiciens, chimistes, biologistes, pépiniéristes avertis, etc.
Tous à vos éprouvettes, boîtes de Petri… À la lumière de ce qui est déjà connu, qui sera le premier à faire naître une truffe dans un pot ? Vous pouvez vous faire une réputation mondiale et éternelle. Les trufficulteurs vous aideront, avec leur expérience et leur bon sens. Le jeu en vaut la chandelle !

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Collègues trufficulteurs

Aidez la recherche, en acceptant, chaque fois que l’occasion se présente.
De fournir des truffes de qualité (mûres) pour la recherche.
D’accepter des contrôles et des prélèvements sur vos arbres producteurs, naturels ou plantés.
De participer aux expériences suscitées par les techniciens de la profession.
De donner votre avis sur l’actualité de la recherche et de la vulgarisation.
Essayons ensemble de susciter des vocations dans le domaine de la recherche sur la mycologie en général et sur la trufficulture en particulier.

Bon courage à tous les amis passionnés par cette belle aventure.

 

 

Informations scientifiques

Influence de la dose d'inoculum sur la mycorhization 

(Palenzona M., Ferrara A.-M., Martini S., Viotto E., Scannerini S. – Turin,
Actes du Ve Congrès international d'Aix-en-Provence, p. 314-319)

Cette équipe de chercheurs de l'Université de Turin a étudié l'influence de la dose d'inoculum sur la mycorhization de jeunes plants et sur leur production de truffes. Les résultats ont fait l'objet au congrès d'Aix en 1999 d'une communication en italien qui ne semble pas avoir reçu l'attention qu'elle mérite. En voici un bref résumé.
« De jeunes plants de noisetier et de chêne pubescent ont été inoculés avec des doses différentes de carpophores mûrs de Tuber melanosporum de 1 mg à 1 g par pot. La mycorhization a été observée à la fin de la première année en pépinière puis en plantation au bout de six ans. Les résultats présentés en détail dans la communication montrent que le taux d'inoculum n'a pas d'influence sur le taux de mycorhization. Contrairement à ce que l'on attendait, les différentes quantités d'inoculum ont produit le même nombre de mycorhizes. Les jeunes arbres plantés ont également été contrôlés jusqu'à l'apparition de truffes (au bout de 6 ans).
Indépendamment de l'intensité d'inoculation, les plants présentant le plus petit niveau de mycorhizes ont montré au champ un plus grand nombre d'apex mycorhizés (> 60 %), alors que ceux avec de bons niveaux de mycorhization n'ont pas montré un nombre accru d'apex mycorhizés.
Malgré l'uniformité de la mycorhization au départ, la production est apparue strictement dépendante de l'espèce d'arbre-hôte et de la quantité d'inoculum introduite. »
Les conclusions de cette série d'expériences confirment bien mon hypothèse. Les mycorhizes que l'on observe sur le jeune plant proviennent de la multiplication végétative des parties stériles de la gléba et non de la germination des spores. Elles sont incapables de conduire seules à des fructifications. Il leur faudra pour cela compléter leur patrimoine génétique par association avec soit une propagule se trouvant dans le sol, soit un mycélium provenant de la germination d'une spore introduite lors de l'inoculation du plant. Quand on sait combien est lente et aléatoire cette germination, on comprend pourquoi les plants inoculés avec 1 mg de truffe n'ont donné aucune fructification alors que ceux en ayant reçu 1 g ont produit quelques ascocarpes.
Les pépiniéristes auraient donc intérêt à nous proposer des plants « double ou triple dose » inoculés avec 2 voire 3 g de mélanos bien mûres plutôt que de s'acharner sur les clones d'arbres prétendus miraculeux. C'est le champignon qui produit la truffe et non pas l'arbre, contrairement à une idée bien ancrée dans la profession.
Faut-il en déduire que le contrôle des plants mycorhizés est inutile ? Certainement pas car, sur le plan qualitatif, ce contrôle, comme celui des tubercules d'inoculation, évite l'introduction dans la plantation d'espèces indésirables mais, sur le plan quantitatif, la notation des lots de 0 à 5 me semble inutile puisqu'il n'y a pas de rapport entre le taux de mycorhization initial du plant et sa production ou sa non-production ultérieure.

 Jean DEMERSON

 

Recherche génomique 

Des protéines originales qui pourraient être liées à la symbiose

Le génome du champignon symbiotique code des centaines de protéines, jamais trouvées chez les autres champignons. Ces protéines pourraient jouer un rôle dans l'établissement de la symbiose. Certaines sont sécrétées au niveau de l'interface symbiotique et semblent intervenir dans le dialogue complexe entretenu entre les deux partenaires.
La comparaison du génome de Laccaria avec le génome d'autres champignons symbiotiques, comme celui de la truffe noire du Périgord, dont le séquençage est actuellement en cours au Génoscope (Centre national de séquençage), permettra, par recoupements, de confirmer ces premières observations et de préciser comment les symbioses entre plantes et champignons se sont mises en place au cours de l'évolution.
À terme, l'identification des facteurs clés de la symbiose aidera à comprendre la formation des fructifications des champignons comestibles et à optimiser la production forestière par une meilleure maîtrise de la mycorhization. Ces connaissances permettront également de mieux comprendre comment les arbres et leurs cortèges de micro-organismes bénéfiques s'adaptent au changement global et aux contraintes multiples qui l'accompagnent.

                Source : CNRS.

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