Le mystère de la fructification

Peut-on l'expliquer ?

Par Aimé Richaud*

 

Certains trufficulteurs(1), pour autant que l’on puisse les appeler ainsi, quand ils ont planté, soigné de leur mieux, sans jamais avoir récolté de truffes, fruit emblématique de leurs efforts sont souvent un peu déçus et découragés.

            « Quand on plante des arbres fruitiers, on est pratiquement assuré que tous produiront dans un délai connu tandis que, lorsqu’on installe de jeunes plants truffiers, mycorhizés et contrôlés, dans un terrain apparemment bien adapté, on ignore quand ils entreront en production et l’on sait par avance que beaucoup d’entre eux ne fourniront jamais le moindre tubercule. D’où vient cette anomalie ? Pendant longtemps, on l’a imputée à l’arbre, pensant qu’il y avait de bons sujets producteurs et d’autres inaptes à donner des truffes, aptitude censée se transmettre à la descendance, d’où la croyance des “glands truffiers” puis, plus récemment, dans les clones.
Les espoirs ont été déçus. C’est plutôt dans le comportement du champignon qu’il faut rechercher l’explication. Mais la vie souterraine de notre champignon nous est encore très mal connue faute de pouvoir l’observer in situ et de savoir le faire fructifier au laboratoire. »

                                              Jean Demerson, ingénieur chimiste retraité, Uzès, août 2007.                                                             

En ce qui me concerne, je ne suis pas chercheur, ni chimiste, ni biologiste, mais en plus de 40 années d’activité au CNRS, en relation étroite avec des physiciens, qui de par leur responsabilité éthique n’ont pas tellement droit à l’erreur, j’ai un peu appris ce que pouvait être la « rigueur scientifique ».
C’est peut-être pour cela que, depuis de nombreuses années de « curiosité » concernant la mycologie en général et la trufficulture en particulier, je m’interroge sur ce que l’on peut bien appeler le « mystère de la fructification »  (de T. melanosporum).
Depuis un certain temps, je pensais que l’on ne trouvait plus grand-chose d’intéressant, sur le plan de la technique, dans le journal national (et même international).

A la lecture du numéro 60, du troisième trimestre 2007, je n’ai pas résisté à l’idée de téléphoner à mon ami Jean Demerson, que je connais de longue date, en lui disant : « Je viens de lire ton article, je pense que tu as tout compris et bravo de le révéler. »
Nous comprenons, à travers les lignes de son article, que nos amis pépiniéristes, sans le vouloir et probablement  sans le savoir, nous fournissent des plans mycorhizés, et certains contrôlés, mais dont les mycorhizes associées développent probablement un mycélium stérile !

J’ai promis à mon ami Jean de réagir à son article, car j’ai compris qu’il était un peu seul dans cette aventure. Je n’ai pas de grandes connaissances en biologie, mais je pense, à travers ce qu’il nous explique, et compte tenu de ce que nous connaissons par la recherche, pouvoir apporter une forme de vulgarisation à son analyse pertinente, qui peut aider nos trufficulteurs à comprendre un peu ce qui se passe.
Ses propos, reliés à des situations de terrain que nous avons tous connues, permettent d’expliquer bien des choses. On ne refait pas l’histoire, mais l’examen, même sommaire, de l’évolution des connaissances sur ce champignon, qu’il faut bien considérer comme un peu particulier par rapport à d’autres, montre qu’elle est ponctuée d’étapes caractéristiques qui ont chaque fois influencé la suite des actions entreprises. Pour essayer de tout comprendre, sans jamais y parvenir, les résultats n’ont pas été à la hauteur des espérances, sauf peut-être dans les zones de prédilection où les truffes s’y trouvaient déjà naturellement.

On connaissait les spores depuis longtemps, on les considérait comme des graines qu’il suffisait de planter. Après de nombreuses expériences, farfelues et complexes, on s’est aperçu que ce n’était pas vrai, au sens botanique du terme.
J. Talon, au XIX° siècle, a trouvé, presque par hasard, qu’il suffisait de planter des glands. Mais ce n’était vrai que dans des terrains déjà bourrés de spores naturellement, sans savoir encore ce qu’était le relationnel de la chaîne. On disait à l’époque : « Pour avoir des truffes, plantez des glands ! »
Ensuite les « plants planteurs » pour lesquels on sacrifiait les plus belles truffes (mûres). Qui apportaient beaucoup de spores dans le sol et qui étaient quelquefois plus efficaces.
L’évolution des techniques culturales a stagné au cours des deux dernières guerres mondiales. Certains prétendent qu’un « savoir-faire » a été perdu, personnellement je ne le pense pas.
Puis, vers 1970, c’est la découverte des mycorhizes. Un progrès considérable. On réalise alors que la « symbiose mycorhizique » permet l’interfaçage entre le champignon et l’arbre et assure ainsi la pérennité de la production.
Peu de temps après, on parvient à identifier formellement les mycorhizes et on est alors capable de contrôler les plants que l’on produit en pépinières. On considère que, si 3 à 5 plants sur 1 000 sont bons, les 995 autres le sont aussi !

Il n’y a plus qu’à « planter pour récolter. » Malheureusement, les résultats ne sont toujours pas à la hauteur des espérances. Les recommandations de conduite des plantations, souvent contradictoires (climat, sols, travaux, taille, irrigation, amendements,  etc.), ne permettent qu’une maigre réussite : 5 à 15 % de plants producteurs et encore pas toujours, des brûlés improductifs qui finissent par s’étioler, s’enherber et disparaître, sans avoir jamais produit !  Mais pourquoi donc ?

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La recherche des deux dernières décennies, notamment à travers les publications et les thèses scientifiques, référencées en fin d’article, ne laisse toujours pas entrevoir la découverte du mystère qui entoure le déclenchement de la fructification.
Je n’ai pas la prétention non plus d’expliquer formellement la raréfaction progressive des truffières naturelles, ou la régression, assez rapide, de beaucoup d’arbres producteurs dans les truffières plantées, où il est vraisemblable que l’irrigation  accélère le déclin et favorise l’apparition de T. brumale.

Devant une telle situation, il me semble que sans une nouvelle découverte fondamentale dans le cycle particulier de notre melanosporum, concernant justement sa fructification, celle-ci soit vouée à une disparition irréversible à un horizon de temps qu’il est difficile de quantifier, mais qui semble se raccourcir d’année en année, du moins dans le sud-est de la France.
On tente d’expliquer cette situation de diverses manières. Il est vrai que, dans notre région, la climatologie de ces dernières années est particulièrement défavorable.
Il faut également ternir compte de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler le recul de la biodiversité et de la biomasse, qui dans le contexte actuel induit la disparition annuelle de nombreuses espèces dans chaque règne (animaux, végétaux et surtout champignons), à tel point que l’on cultive ces espèces pour les réintroduire dans des milieux plus favorables**.

En ce qui concerne la situation actuelle du monde de la truffe, la tendance est à la plantation intensive. Dans de nombreux pays, les trufficulteurs particuliers comme professionnels investissent dans des plants mycorhizés par différentes espèces de truffes.

Les principaux pays concernés sont les suivants :

  • France, 300 000 plants, soit ± 1 000 ha par an ;
  • Espagne, 100 000 plants, soit ± 300 à 500 ha par an ;
  • Hongrie, uncinatum et magnatum ;
  • Maroc (tentative), Chili, USA, Canada ;
  • Nouvelle-Zélande, melanosporum, déjà en production.

Cependant, ces tentatives n’ont aucune garantie d’aboutir compte tenu de l’analyse actuelle de la situation.

Lors de l’anniversaire d’« Agri-Truffe® », en juin dernier, Jean-Marc Olivier, coordonnateur national, a accepté de se livrer à une prospective sur 20 ans, publiée dans Le Trufficulteur, n° 59.
« La superficie cumulée sera de l’ordre de 20 000 à 40 000 ha. »
« La production en augmentation croissante (2)
« Il faudra faire des efforts, […] sur les plants […] et sur les contrôles de qualité […] compter avec l’incidence des variations climatiques, de la migration vers le nord, de la dépendance à l’irrigation [et] améliorer la fiabilité des itinéraires de culture. [Mais aussi] espérer des résultats sur l’incitation à la sylviculture truffière »
« Mais surtout des efforts, sur la recherche indispensable à l’induction des primordia (3) , liés aux travaux sur la génétique (4). »

Le sujet sera approfondi dans un article intitulé « Et si Jean Demerson avait raison… » qui paraîtra dans le prochain numéro du bulletin.

 

*Aimé Richaud est ingénieur retraité du CNRS. Originaire des Alpes de Haute-Provence, il a été passionné de tout temps par la mycologie, la trufficulture et la castanéiculture. Il réalise des conférences de vulgarisation.

** On place maintenant des semences pour les conserver dans le « permafrost » (congélateur naturel) dans le grand Nord de l’Europe à des températures négatives (– 18 °C) par plus de 100 m de profondeur, pour assurer leur survie. Cette « Arche de Noé verte » située à 1 000 km du pôle Nord est prise en charge par la Norvège. Il faudrait aussi y placer des spores de truffes pour les sauvegarder, comme ce fut le cas lors de la dernière glaciation (4 000 ans av. J.-C.). Il faut savoir aussi qu’une augmentation moyenne de température de 1 °C induit un déplacement progressif de tous les êtres vivants d’environ 200 km vers le nord.


(1) Pour autant que l’on puisse les appeler ainsi, quand ils ont planté, soigné de leur mieux, sans jamais avoir récolté de truffes, fruit emblématique de leurs efforts.

(2) A mon avis, plutôt due à la surface plantée qu’à l’augmentation de production spécifique.
(3) Primordia : truffes en formation.
(4) Génétique : science qui étudie l’information contenue dans les cellules vivantes, laquelle détermine le fonctionnement des organismes vivants.


(5) Informations sur le site :
« Arche de Noé verte » http://www.techno-science.net/?onglet=news&news=5107

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